image_pdfimage_print

Attirance

Je ne parle pas de la mort, ça lui donne des ailes
À cette jolie demoiselle.
Mais que voulez-vous, en face de la disparue
Qu’est une femme croisée à la rue
Et de la force qu’elle représente pour mon désir
La mort en moi me fait gésir.
Anéanti de par la perte, je suis vaincu,
Sans réaction et sans accus.
Jamais elle ne saura en quoi cette attirance
Est le ferment de mon errance.
Je ne puis pas fixer mon âme à un appui ;
Tant elle s’approche du fond du puits.
Mais cependant le plus terrible à recevoir :
Elle m’abandonne sans le savoir.
Et auprès d’elle je ne suis même pas quelqu’un
Alors que ça fait rire d’aucuns.
Moi j’ai perdu toute ma substance par elle volée
Que je m’en sens un exilé,
De bout en bout jusqu’à n’en plus me retrouver,
Sauf à l’ailleurs, sans y rêver.
Je suis sans elle avec des ombres sur mon chemin,
Je caresse le spleen de ma main
Comme l’habitué de cet oubli où je me perds,
Lorsque c’est son charme qui opère.
Cet instant d’attirance au bout de mes regrets
Me fuit et puis il disparaît.
Je n’ai même plus de lien avec une déchirure
Que le chagrin prend pour parure.

Le 12 novembre 2018 C.B.

Plus ailleurs

La lande de Lessay

Ce coin est solitaire
Comme un songe sur la terre
Où l’âme se retranche
Après les dernières branches.

Car on est sur une lande
Où se groupent en bande
Des vieilles pierres moussues
De ce sol le dessus.

Qui y passe son chemin
N’a pas les cartes en main,
Car il peut disparaître
D’un seul coup, tout son être.

Certes, l’endroit sélectionne
Les gens qu’il affectionne
Afin de les ravir
Sur le vif, là où virent

Les éléments tangibles
Où l’humain devient cible
Et se fond corps et âme
Sans espoir de sésame.

Ces secrets en réserve
Font que ces lieux se servent
A dispo de présences
Qu’ils transforment en absences.

Combien les cherchent depuis
Ces disparus du puits
Où s’escamote la vie
Pour certains, à l’envi ?

Et par ou s’en vont-ils
Si leur perte est utile ?
Qu’on sache qui les dérobe
En ce point de ce globe.

C’est une sente boisée
Où la chose est aisée,
Où l’être devient ombre
Pour s’extraire du nombre,

Et, oublié de lui
Sombrer en de la nuit,
En la nuit des absents
Où coulent le fleuve sang.

Ce fleuve charrie les pertes
Comme des proies offertes;
Il trimballe les enfuis
Et fait taire les bruits.

Ainsi, les détenus
De ce coin seul et nu
Composent-ils un monde
En dimension seconde.

Le 6 mars 2018 C.B.

Je suis une ombre perdue au nombre

Déjà je suis d’oubli de vous,
Et cela me plaît je l’avoue
De rester l’inconnu de tous;
Ce péloquin qui passe en douce.

Je me promène parmi vous autres
Qui épouse d’un bord sur l’autre
Avec l’aisance d’un roi de rien
Toutes vos ondes en vrai marin

Parmi vous, je suis à la mer
Et je vais où mon pas se perd
Chercher les ruines qui se dérobent
À la surface de ce globe.

Dedans vos rangs, je suis l’absent
Au point de fuite intéressant;
Je n’ai pas le contact humain
A me frayer en vous, chemin.

Je suis le seul de ma nature
Au secret de ses aventures,
Une ombre exclue sans nul échange
Et qui jamais ne se mélange.

Je suis aussi mort que vivant,
Un moins que l’autre le plus souvent,
Mais c’est mon sort que de manquer
Après une fois tout abdiqué.

Je suis une ombre perdue au nombre,
Je suis un flou, je suis un sombre,
Pas un reflet de connaissance
Ni même un lien avec un sens.

Et cependant, je suis bien là
Aussi ailleurs que me voilà,
Sorti de la face cachée
De la lune quand elle est couchée.

Je n’ vous lâche pas par où que j’aille
Là où le monde est à la taille
De mon errance entre vos traces,
D’un bout à l’autre de votre race.

Je suis en trop, un étranger,
Ne sachant pas se mélanger;
Un qui se fond en  relations
Au domaine des apparitions.

Le 6 décembre 2017. C.B.

Les Friches mortes

        christophemedaillonDepuis belle lurette, les écussons aux armes des illustres familles nobles ont disparu de la circulation, et l’on peut penser raisonnablement que les plaques minéralogiques les ont remplacés. Avec les potes, nous nous amusons à les déchiffrer, quand il s’en approche une de voiture… Ce sont des amoureux la plupart du temps. De ceux qui se cherchent un coin à eux pour s’embrasser à plein goulot. Nous, on les regarde de loin, chacun sa paire de jumelles en poche dès qu’y’a bonne occase. Puis ils repartent à bord de leur tire, comme ils sont venus. Nous, on rentre souvent après ces bécotages, afin de s’en souvenir au mieux.

      Qu’il fasse mauvais temps ou que le ciel tire vers le bleu, nous sommes là sur notre territoire. On n’en connait pas partout, mais à l’usage on sait par où il faut roder. Sauf qu’un début de neuille, vers il était dix heures et quelque, nous voyons arriver une très grande caisse, le genre américain, avec des ailes relevées, et ce sans plaque. Elle s’est garée, et deux types en sont sortis, cependant que les copains et moi  nous jugeons que d’autres demeurent à l’intérieur, à surveiller les alentours. Au bout de peu de temps, on les voit aller ouvrir le coffre et en sortir des poids lourds comme des corps. Ils s’y prennent à deux et ils les déposent à trente pas de là, à l’abri des hangars de ces friches dévastées.

     Qu’est-ce qu’ils fabriquent à la lueur de lampes torches ? Pas besoin d’être grands clercs pour deviner la nature du transport. Ca tourne autour de la camarde, et pas des plats préparés. Ils transbahutent de la camelote qu’a plus de valeur sur le marché. Enfin, ça, nous on le sait pas d’emblée que ça relève d’une perte. On est au jus que de leur schtourbe nocturne. Quand ils se barrent sans autre forme de congé.

     C’est alors que du fond de la nuit où il se tenait, nous voyons s’amener un drôle de gars aux pattes arquées. Il paraît seul. De par la forme de sa gueule on le dirait tout cabossé, car il a la tournure d’un coffi avec une joue qui rentre en d’dans, et l’aspect hâve qui va avec d’un qu’a les couleurs en berne. Mais voilà qu’il est pas seul à s’activer, parce qu’on voit bientôt une créature se détacher de l’ombre pour le rejoindre. Elle se révèle pas des plus choucardes cette seconde apparition, d’une allure de femme d’une autre époque avec fichu et panier pour les courses, le genre furtif et souris grise qui passe en fraude.

     Nous, ce que nous redoutons, c’est que le couple ne devine nos mires posées sur son matricule. Moi, en cette situasse, j’aurais préféré une jolie fille qui remue des nèfles au cadencement du regard qui les suit. Je sais pas si les autres phantasment de la même sorte. Pas moyen de rouler un palot à la vioque en tout cas !

     Quand Colas, l’un de mes deux potes, il lâche à propos du bas de la goule et de sa barbouze mal taillée et filasse : « -Tu crois que c’est une vraie ?

     Lucas rétorque : -Je me tape de pas le savoir, tu vois… « 

    Les deux de la mistoufle, ils sont en charge de la récupe de ce que les autres déposent. Ils rappliquent toujours au jus. Ils nous semblent charogner. Nous nous demandons ce qu’ils boutiquent, avec une once de doute.

      Quand, en forçant les écoutilles, nous les entendons formuler : « -On va les emmener à la ferme !…  Ca s’ajout’ra à la réserve. Tu penses pas ?

-Si. En v’là en rab’ ! « 

Pour une économie durable de la conservation des restes. Le couple des deux viandards s’enfonce sous les bois avec chacun sa barbaque, vu qu’ils ont de la souplesse dans l’effort. Et nous à sa suite à quelque distance, ils rejoignent une antique caisse  en ruines par tous les bouts à bord de laquelle ils grimpent  après s’être débarrassé des moucrabes à l’arrière, en plein air, sur une plate-forme où nous montons en loucedé, tous les trois. Ca beurrouette un peu, mais on se tient au corps embarqués, cependant que la route nous chaotte tout le train au rythme de ses bosses.

      La nuit pousse ses cris ordinaires d’animaux nocturnes sur notre silence, comme nous sommes brassés avec les deux crounis. Tout y passe de peur à leur contact sans que l’on puisse s’exprimer à notre tour. Embarqués pour où qu’on ? Nous ne reconnaissons pas par où ils nous conduisent. Ca nous paraît pas du pays. Ils stoppent au beau milieu de pas plus repérable. On se tire d’avec la compagnie des morts. Va falloir faire sans eux… Quand attention  ! Soudain les voilà qui s’activent à notre terreur. Les voilà qui se bougent les compagnons de la camarde, que le seul son qui me sourd du clapet est : « -Mouia ! « 

Mes deux camarades de rien trouver à ajouter.

Mais les mots causent. Ils s’adressent au conducteur et à sa girelle : « -Venez par là les gars les filles ! Par là. On a de la visite. Et de la chouette. De la charnue… « 

       Nous sentons subito des branques tordus du caberlot. Ca dure que le temps d’une poignée de secondes. On file tout droit à travers la nuit sur le chemin de l’envers. Partis en flèche à trois. Tout se culbute à la volée des morts qui coursent à la poursuite. On a pas assez de jambes à nous trois pour distancer le quatuor. Ils ont repris leur bagnole à bord de laquelle ils gagnent du terrain, une fois fait demi tour. Mais nous on fausse l’allure, on ralentit. On se prend à diverger de leur poursuite. Tous les trois on bite que les champions de la récupe de macchabs ils en veulent aussi à nous. et l’on disparaît quelque part où la nuit est pas découverte…

                                                                                                                                                                                                     Le 17 juin 2016.

                                                                                                                                                                                                              C.B.